Contaminations à l’école : la roulette virus

0
121

L’école sous Covid-19, ou l’épineux casse-tête épidémiologique. Après trois semaines d’arrêt, les cours en «présentiel» font leur retour ce lundi pour les plus petits (les collégiens et les lycéens ne retrouveront le chemin des classes que le 3 mai) dans une situation sanitaire particulièrement tendue. Bien qu’en décroissance depuis quinze jours, la courbe du nombre de nouvelles contaminations quotidiennes culmine encore à un niveau très haut, avec une moyenne de quelque 30 000 cas par jour. Un chiffre probablement lui-même sous-estimé au vu de la diminution importante, ces dernières semaines, du nombre de personnes dépistées. A l’hôpital, les services sont loin d’avoir quitté leur état de grande tension, avec pas moins de 30 000 malades hospitalisés et presque 6 000 patients en soins critiques. Alors une question taraude les esprits : est-ce trop tôt pour rouvrir les école ? Non, forcément, pour le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, qui a redit ce dimanche que «l’école n’est pas responsable en soi de l’épidémie» sur le plateau de LCI.

Pour l’épidémiologiste Antoine Flahault, professeur de santé publique et directeur de l’Institut de santé globale à l’université de Genève, la réponse est bien moins évidente. «Une épidémie sur un territoire, c’est comme un grand corps malade que l’on guérit avec un éventail d’interventions préventives et thérapeutiques. La fermeture des classes est l’une d’elles. Aujourd’hui, ce corps paraît tout juste sur la voie de la guérison, et on nous dit qu’on retire l’un des traitements qui semblait fonctionner. C’est évidemment risqué, décrit-il. Le prolongement de la fermeture des écoles n’est pas une obligation, mais il faut nécessairement chercher d’autres remèdes pour sécuriser l’évolution favorable actuelle. En particulier tout faire pour que les établissements scolaires ne redeviennent pas les foyers de propagation du Covid qu’ils étaient, malheureusement, depuis un an en France.»

Les contradictions de Blanquer

Chez les scientifiques, ce point fait largement consensus : «Les écoles sont un lieu de transmission du virus, notamment entre élèves», résume par exemple le Conseil scientifique, dans son avis du 11 mars. «Les établissements scolaires ne sont pas le cœur du réacteur épidémique du Covid-19, comme pour la grippe par exemple, où le virus va commencer à circuler entre enfants, puis s’amplifier, avant de gagner le reste de la population, pose l’épidémiologiste Arnaud Fontanet. Mais ils sont un miroir de ce qui se passe dans la société. Avec une circulation virale actuellement haute dans le pays, le milieu scolaire peut continuer à être un élément important dans la diffusion, on ne peut pas en faire abstraction.»

Du côté de la rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer n’a pourtant cessé de minimiser toute implication de l’école dans la dynamique épidémique. «Les enfants qui sont contaminés, la plupart du temps quand on remonte la chaîne de contamination, ce n’est pas du tout à l’école qu’ils se sont contaminés, mais en famille», affirmait-il le 19 mars sur BFM TV.

Des propos en totale contradiction avec les résultats actualisés deux semaines plus tôt par l’Institut Pasteur, dans son étude Comcor, qui pointaient justement le fait qu’avoir un enfant scolarisé au collège, ou au lycée représentait un «surrisque d’infection pour les adultes», respectivement de l’ordre de +27 % et +29 %. Dans la même logique, le ministre de l’Education nationale n’a fait que répéter que la «fermeture des écoles n’est en aucun cas le remède miracle contre l’épidémie», comme sur le plateau de LCI, le 21 mars. Se positionnant là encore en totale disharmonie avec les données scientifiques. Dans une étude référence parue le 16 novembre dernier dans Naturevisant à évaluer dans 226 pays les effets de différentes interventions sur le taux de reproduction du virus, les chercheurs affirment que la «fermeture des lieux d’éducation» est la deuxième mesure la plus efficace, derrière «l’annulation de petits rassemblements» et devant les «restrictions à la frontière».

Miser sur les tests

Les effets réels de ces trois dernières semaines sans école sur place sont pour l’heure difficiles à évaluer – il est encore tôt et la baisse du nombre de dépistages brouille les pistes – mais pour Vittoria Colizza, chercheuse de l’Inserm à la tête d’un laboratoire spécialisé dans la modalisation des épidémies, «ça ne fait aucun doute» que la fermeture des établissements scolaires joue un rôle important. «C’est très difficile de faire précisément le distinguo entre ce qui relève à proprement parler de l’absence d’élèves en cours et les choses annexes, comme les parents qui n’ont plus d’interactions entre eux, ou le télétravail qui doit se mettre en place. Mais la mesure dans sa globalité est sans conteste très efficace, développe-t-elle. A la Toussaint et en février, on avait déjà constaté que les vacances avaient apporté un ralentissement supplémentaire sur la courbe. Noël c’était plus compliqué, avec les déplacements et réunions familiales. Là, on voit aussi que les taux d’incidence des jeunes, les 0-9 ans, baissent rapidement et de façon marquée.»

En confirmant le calendrier de réouverture des classes lors de la conférence de presse de jeudi dernier, le Premier ministre Jean Castex semblait tout de même vouloir montrer, au moins dans le discours, une pointe de lucidité vis-à-vis du statut clé des écoles : «J’entends parfaitement les arguments suivant lesquels l’amélioration de la situation sanitaire ne serait pas encore suffisante. […] Nous devons en tirer aussi toutes les conséquences en l’accompagnant de conditions strictes permettant la reprise des cours, lundi prochain, dans un cadre sanitaire le plus protecteur possible.»

Une bonne chose selon l’épidémiologiste Antoine Flahault, qui se désolait de voir le gouvernement «fermer les yeux sur la réalité» des classes dans la dynamique virale. «C’est sûr qu’en ayant nié l’évidence depuis le début de la pandémie, rien n’a été fait pour sécuriser sérieusement les établissements», tacle-t-il. Demi-jauges, cantines, ventilation vérifiée par des capteurs CO2, tests, vaccination des enseignants : ces «sujets essentiels», selon le chercheur, vont-ils être tous réellement pris à bras-le-corps par le ministre de l’Education nationale pour empêcher les contaminations ? Comme martelé dans le dernier avis du Conseil scientifique, la mise en place du dépistage massif et régulier est l’un des éléments clé : selon la toute dernière analyse des scientifiques Alain Barrat (CNRS) et Vittoria Colizza, les tests hebdomadaires sur au moins 75 % des élèves permettrait de réduire de 50 % le nombre de cas, soit une mesure plus de trois fois plus efficace que la stratégie de mise en quarantaine d’une classe.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici