[Reportage] Dieuleuk Peulh (village abritant le puits de gaz): les flammes révèlent une précarité sociale

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Situé dans la commune de Noto Gouye Diama, le village de Dieuleuk Peulh abrite le puits SA-02 de Fortesa en flammes depuis le 19 décembre dernier. Ici, les habitants se plaignent de maux de tous ordres. Malgré la présence d’une richesse naturelle, la précarité demeure. Pire, c’est une règle de vie.

La contrée est agreste. Située dans la zone des Niayes, Dieuleuk Peulh est traversé par une route goudronnée empruntée par des charrettes chargées de légumes, mais également par de grosses cylindrées. À bord de ces bolides, il est presque impossible de saisir le vécu dans ce bled. Ici, le temps semble s’arrêter. Enfin, pour les natifs. La relativité générale d’Einstein y est bien sensible, car malgré la présence d’une industrie extractive, les populations vivent dans une précarité évidente.

Le village est fait de concessions éparses dénombrables au milieu d’une forêt de manguiers. Par manque de liants solides, la plupart de ces habitations sont fissurées. De petits périmètres de typhas séchés servent de cuisine et de toilettes, laissant libre cours aux animaux de basse-cour et aux petits épieurs. C’est cela le quotidien d’une population pourtant assise sur un champ gazier. Dans la zone, on dénombre, en effet, une quinzaine de puits de gaz. Mais, ce peuple de paysans ne compte que sur l’élevage et l’agriculture pour subvenir à ses besoins. Ces activités se font à dos d’âne et de cheval, avec des moyens encore rustiques. Ce, depuis l’existence du village. Toutefois, c’est ici que se situe le puits de gaz SA-02 de Fortesa en feu depuis le 19 décembre dernier.

Le dos tourné à l’incendie, le chef de village, El Hadj Amadou Dia, est en discussion avec un voisin alors que l’astre achève sa course journalière. Le ciel s’assombrit. Le spectacle en toile de fond est des plus inattendus. Une énorme torche de flammes rubescentes jaillit des entrailles de la terre, émettant un vrombissement assourdissant alimenté par des vents indomptables. C’est dans cette atmosphère que baigne une localité éclairée, pour une fois, depuis son existence par un concours de circonstances. Devant ce spectacle insolite, des enfants couchés sur le sable frais sont concentrés comme dans une salle de cinéma.

C’est une première dans ce village séculaire. Le chef de village, aujourd’hui âgé de 74 ans, est né ici. Dieuleuk Peulh a été fondé par son père. Il raconte que la population était déjà établie bien avant l’exploitation des puits de gaz. « J’ai déclassé mon propre champs pour leur permettre de forer », soutient-il. Cependant, El Hadj Amadou Dia affirme que la précarité est une situation bien connue des habitants parce que rien n’a changé depuis. À la question de savoir de quoi manque le village, il répond de manière péremptoire : « Mais il n’y a rien ici. Même cette petite mosquée que voici, je l’ai construite sur fonds propres ». Selon le vieil homme, il n’y a aucune activité pour les vieux et les jeunes en dehors de l’agriculture et de l’élevage. Et pour lui, cela ne peut pas leur garantir un bien-être social et économique. « Toutes ces activités sont périodiques. Donc, nous essayons de jongler entre les temps durs et ceux moins difficiles », regrette-t-il. El Hadj Amadou Dia décrit ainsi une monotonie qui ne garantit pas des lendemains meilleurs aux générations futures si rien n’est fait.

Le même paradoxe entre la pauvreté de la population et la richesse sous ses pieds est souligné par Isma Bâ. Le vieil agriculteur à mobilité réduite, du fait d’une jambe droite hors d’usage, dit compter sur l’aide de l’État. En fait, la Bourse de sécurité familiale est une réalité ici ; elle sauve ce qui peut l’être avec une périodicité trimestrielle. Pour cet homme, c’est la seule source de revenue externe qui lui permet de financer ses activités. « L’année dernière, à l’approche de l’hivernage, j’ai pu, avec les 15 000 FCfa, acheter des semences et produire de l’arachide. C’est comme cela que je finance mon commerce de graines pour survivre », informe-t-il. Néanmoins, ce père de 14 enfants estime que cela ne peut continuer. Il demande des écoles pour permettre à la jeunesse de vivre autrement.

 « Ni dispensaire ni école »

Sur le chemin du retour à la maison, Isma Ba trône avec élégance sur sa charrette. Le cultivateur marque une pause devant le puits de gaz en feu. Tout sourire malgré la catastrophe industrielle, il dénonce un manque d’infrastructures de base dans le village qui l’a vu naître il y a 70 ans. « À Dieuleuk Peulh, il n’y a ni dispensaire ni école. Nos enfants sont obligés de marcher deux kilomètres pour étudier », regrette-t-il d’un ton calme. Avec la même élocution, il craint que les prochaines générations vivent la même conjoncture, voire pire à cause de la « prédation foncière ».

Du côté des femmes, un manque criant de structures de santé, notamment pour l’accouchement, est dénoncé. Maty Mar est l’une d’elles. La dame commercialise de l’encens pour soutenir sa famille. D’après elle, plusieurs fois, des évacuations sur de charrettes ont été effectuées nuitamment pour acheminer ses sœurs à Thiès. « Le jour où l’incendie s’est déclaré, le chauffeur a fait un grand détour, estimant que c’était dangereux de passer à proximité du puits », confie-t-elle.

En outre, le réseau hydraulique fait également défaut dans le village. « Il n’y a pas longtemps, une femme a été percutée par une voiture alors qu’elle traversait la route pour puiser de l’eau. Elle s’est réveillée à l’hôpital de Thiès », témoigne Maty Mar.

Dans le même registre, l’absence de système d’éclairage est décriée. En effet, sans les projecteurs installés par le groupement des sapeurs-pompiers et les flammes du puits à quelques mètres, le village est plongé dans le noir total. La nuit, les déplacements se font torche en main pour voir où mettre les pieds. Mais, c’est un moindre mal, car des incidents mémorables se sont produits. « Avant l’incendie, une fillette de six ans a été kidnappée et violée par un individu durant la nuit. Nous avons retrouvé la fille dans les bois, mais le violeur court toujours. Il n’y a pas de sécurité ici », martèle Oumar Bâ avec amertume. Le cas a été déclaré à la Gendarmerie, mais pour l’instant, le coupable n’a toujours pas été retrouvé.

En compagnie de ses vieux amis, le père de famille se désole de la situation dans laquelle se trouve le village de Dielag Peulh. Impuissant face à cette insécurité, il implore l’État de leur venir en aide mais surtout d’offrir à leurs enfants de meilleures  perspectives.

Assane FALL

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