Après les arrestations en série de militants et de citoyens pro-démocratie, l’ouverture, jeudi, d’une permanence téléphonique censée permettre de recueillir des informations sensibles est un nouveau signe de la suppression des libertés fondamentales par la Chine communiste.

«C’est déjà Berlin-Est ici», explique Iam, employé d’une banque à Hongkong. «On ne sait plus qui, parmi les collègues, les chefs ou le voisinage, risque de nous dénoncer pour un mot ou un rien et nous taxer d’être un traître à la nation», témoigne-t-il pour raconter le climat depuis la promulgation fin juin par Pékin de la loi de sécurité nationale visant à étouffer la fronde anti-régime dans cette région administrative spéciale du sud du pays.

Ce trentenaire «ne parle plus politique au bureau et [se] méfie de tout le monde». Le lancement jeudi par le gouvernement local d’une permanence téléphonique et numérique pour recueillir des «informations sensibles» sur la sécurité nationale va, selon lui, «envenimer la situation» déjà délétère après les arrestations de militants pro démocratie et de journalistes, et faire surgir le spectre d’une Révolution culturelle 2.0.

Quand la Chine maoïste des années 1970 érigeait le mouchardage en vertu dans les écoles et plaçait des boîtes de dénonciation cadenassées dans tout le pays, Hongkong met aujourd’hui à disposition un numéro de téléphone et une adresse mail pour recueillir les cafardages anonymes.

SMS, vidéos, enregistrements audio et photos peuvent également être envoyés sur la messagerie chinoise WeChat. «Cela crée un effet dissuasif pour les potentiels resquilleurs car il y aura des yeux et des oreilles partout», résumait une source anonyme dans les colonnes du quotidien South China Morning Post, propriété du chinois Alibaba.

La loi drastique criminalisant la sécession, le terrorisme, la trahison et la collusion avec les forces étrangères ne devait officiellement viser qu’une minorité d’«émeutiers» et de «séparatistes» et «restaurer l’ordre» après un an de manifestations.

L’unité de police spéciale chargée de son application est habilitée, sans autorisation judiciaire préalable, à fouiller les locaux, les véhicules ou appareils électroniques des suspects. Elle peut aussi demander l’aide des fournisseurs de services Internet.

«Juges jaunes»

Avec la nouvelle hotline, la police se tourne vers les 7,5 millions d’habitants de l’ancienne colonie britannique pour qu’ils lui prêtent main-forte dans une traque qui dépasse les seuls opposants politiques connus. Jeudi, des internautes se réjouissaient de pouvoir dénoncer les «juges jaunes», accusés de clémence lors de procès de manifestants prodémocratie.

Ils entendaient aussi régler leur compte avec les «commerces jaunes» solidaires ou partisans de la défense des libertés promises à Hongkong lors de la rétrocession en 1997, encore nombreux à afficher sur les murs de leurs restaurants ou magasins leur haine du régime chinois.

«Vendettas personnelles»

La nouvelle hotline est «une porte ouverte aux vendettas personnelles en tout genre», redoute Iam, qui avait déjà effacé à son bureau toute trace de son opposition au Parti communiste chinois. Le député prodémocratie James To critique pour sa part une démarche aux effets «désastreux» pour la population hongkongaise, déjà extrêmement polarisée. «Cette hotline va porter un coup à la liberté, désintégrer la société et saper profondément la confiance au sein des familles, entre les étudiants et les élèves, et entre les amis.»

En Chine continentale, les citoyens sont incités depuis plusieurs années à dénoncer via leurs téléphones ou un site internet les comportements suspects et les espions. A Hongkong, des hommes politiques proches de Pékin incitent de même depuis plusieurs mois à signaler les ouvrages «criminels», comme lors du Salon du livre (finalement annulé à cause de la pandémie), ou les enseignants «subversifs» dans les écoles.

Au sein du parlement local, la députée Alice Mak vient d’exhorter le président conseil législatif à scruter le comportement des rares députés d’opposition encore en poste, assimilant leurs tactiques pour freiner les projets du gouvernement local à une tentative de déstabilisation du pays. Sept députés d’opposition ont d’ailleurs été interpellés le 1er novembre pour un incident survenu six mois plus tôt.

Certains des militants sont poursuivis au nom de la nouvelle loi. C’est le cas d’une vingtaine de personnes, dont Tony Chung, 19 ans, ancien membre du groupuscule Student Localism – aujourd’hui dissous et partisan de l’indépendance de la région administrative spéciale – arrêté le 27 octobre et inculpé deux jours plus tard pour «sécession» sur la foi de messages postés sur des réseaux sociaux.

D’autres tombent sans même être militants. Mardi, Choy Yuk Ling, productrice télé, a ainsi été arrêtée sur des allégations de fausses déclarations pour obtenir des informations utilisées dans son documentaire sur l’attaque mafieuse contre des manifestants le 21 juillet 2019.

Cet incident avait alors cristallisé la perte d’une confiance d’une partie de la population pour la police, accusée de s’être fait les complices des assaillants. L’arrestation de Choy Yuk Ling montre comment «le gouvernement est en train de façon proactive d’éliminer la liberté de la presse», a commenté sur Twitter le patron de presse Jimmy Lai, lui aussi poursuivi pour atteinte à la sûreté nationale. Cette interpellation reflète aussi selon lui comment «le gouvernement a laissé tomber l’espoir de gagner la confiance du peuple hongkongais».

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